Quand le chanvre s’expose

Le chanvre est une source d’inspiration intarissable pour les artistes. En voici deux exemples : "Phytocène", projet destiné à illustrer, en musique et en images, l’activité cellulaire d’un plant de cannabis, et la série de toiles "Ganja Mamas & Friends", signée MCCM et Raf Urban.

Quand le chanvre s’expose

Cela fait longtemps que le chanvre a investi le champ artistique. Sa forme iconique, qui a fait le bonheur des fabricants de produits dérivés, est entrée dans la culture populaire. La plante elle-même continue d’inspirer les créateurs.

Phytocène (du grec « phytos », plante) est l’une des œuvres les plus singulières auxquelles le chanvre ait donné naissance. En 2020, les administrateurs du château du Marais, lieu de création et de recherche transdisciplinaire autour du vivant, souhaitent développer un projet artistique à partir d’un champ de chanvre. Ils sollicitent alors un musicien et DJ, Sébastien Devaud, alias Agoria. « À l’origine, je ne devais concevoir qu’une œuvre sonore, sans images. L’idée de filmer la croissance d’un micro-organisme et de poser une musique dessus est née. Elle m’a immédiatement séduit : en tant qu’enfant des rave-parties, j’adore travailler sur les univers sonores et les mondes invisibles me passionnent. »

Agoria se lance dans cette aventure avec Nicolas Becker, un designer sonore réputé. En 2021, ce dernier a obtenu l’Oscar du meilleur montage de son pour Sound Of Metal, un film qui met en scène un batteur de metal atteint de surdité. « C’est une pure coïncidence, précise Agoria. J’ai fait appel à Nicolas parce que j’adore les collaborations et que c’est un expert, et même un esthète du son. Il en a enregistré des milliers. Le son et la puissance sensorielle sont des éléments totalement sous-estimés. Nicolas m’a conseillé de solliciter un biophysicien, Nicolas Desprat, qu’il connaissait. C’est devenu un projet hybride associant trois univers. J’ai aimé la confrontation entre la démarche scientifique, rigoureuse et pointue, et la démarche artistique, onirique, poétique et cosmique. Nicolas Desprat s’est laissé aller pour fonctionner un peu plus comme nous, à l’instinct. »

Comment l’expérience se déroule-t-elle ? Des sondes sont enfouies dans un champ de chanvre. Dans un deuxième temps, des échantillons de sol sont prélevés et la croissance des bactéries est filmée au microscope. À la clé : plus de mille heures d’images à dérusher. Le court-métrage final dure un peu plus de sept minutes. Il couvre la vie entière d’un végétal, de la plantation à la récolte. « On voulait montrer que la culture du chanvre avait des vertus, indique Nicolas Desprat. Elle n’utilise pas de pesticides, ni d’herbicides, ni de fongicides. L’exploitation d’un champ de chanvre est plus valorisée que celle d’un champ de blé. Seules les graines sont utiles dans le blé alors qu’on peut exploiter toute la tige et les graines du chanvre (béton, textile, huile). »

L’aventure s’achève en juin 2021. Elle aura duré six mois environ. « J’ai fait une découverte sur le plan scientifique, révèle le biophysicien. Ces bactéries très dynamiques ont une activité surprenante. Il y a une grande diversité de formes et de comportements. La musique progresse au rythme de la croissance des colonies et de notre compréhension de leur culture en laboratoire. » Chaque spectateur peut interpréter Phytocène comme il l’entend. Y a-t-il une connexion entre le monde végétal et le nôtre ? Le silence de cet univers souterrain dont le tumulte n’est pas audible pour nous autres, humains, rend-il le vacarme de nos villes encore plus assourdissant ? « Pour chaque œuvre d’art, il y a plusieurs grilles de lecture, souligne Agoria. Il faut garder un œil naïf et réaliser son propre voyage. Nous avons parlé du premier ‘‘NFT (non-fungible token) végétal’’. C’était un peu pompeux mais ça résumait l’idée : créer un objet hybride associant la data brute et nos propres sons. On voulait inscrire le code du vivant dans la blockchain. Nous avons aussi lancé HempFM, une radio qui permet d’écouter la vie d’un champ de chanvre. »

Agoria, DJ et musicien, est l’un des trois protagonistes du projet Phytocène.

On peut voir le film Phytocène et écouter HempFM sur le site d’Agoria.

 

Où sont les femmes ?

Autre approche, celle de MCCM. Derrière ce nom d’artiste se cache une personnalité bien connue du monde du punk : Manu Casana. Bassiste passionné de rythmes et de percussions, ce Catalan est le fondateur du premier label français de musique électronique, Rave Age, en 1989. Il organise aussi les premières soirées techno dans l’Hexagone. « En 2018, j’ai conçu des œuvres d’art à partir de la feuille de chanvre. Sa forme me rappelait une main, et la main renvoyait aux peintures rupestres. C’était un retour aux sources. »

Un an plus tôt, MCCM rencontre Raf Urban durant un festival d’arts urbains. Marié à une métisse d’origine guadeloupéenne, ce dernier peint des femmes africaines et caribéennes en utilisant la technique du pochoir. De cette rencontre naîtra une collaboration. Réunis dans un atelier de l’est parisien, Raf Urban et MCCM signent ainsi plusieurs œuvres associant les figures du premier et les feuilles de chanvre du second. Cela donne la série Ganja Mamas and Friends.

« Il y avait une cohérence dans cette combinaison : le combat pour une forme de liberté. Sans comparer le racisme et la ségrégation dont a été victime le peuple noir et la prohibition ainsi que la répression qui frappent un certain usage du cannabis. »

MCCM : antifake.fr

Raf Urban : rafurban.com

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